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Algues vertes, l’histoire interdite


Algues vertes, l’histoire interdite, d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, coédition la Revue dessinée/ Delcourt, 159 pages, 19,99 euros.

Les premiers échouages d’algues vertes ont commencé cette année plus tôt que prévu : dès le mois de mai. Et les services municipaux, chargés de nettoyer les plages de nombreuses communes littorales de Bretagne, sont aujourd’hui débordés. Alors que les premiers estivants arrivent, les maires des Côtes-d’Armor ont appris avec inquiétude, début juillet, que l’usine de Lantic, chargée de traiter ces algues, devait fermer quelques jours. « Avec 8 000 tonnes d’algues [et de vase] enlevées en moins de deux mois, les autorités atteignent leurs limites en termes de traitement du problème », témoigne Inès Léraud, journaliste qui signe, avec Pierre Van Hove, un livre (1) consacré à ce fléau.

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Installée en Bretagne depuis 2015, cette trentenaire enquête depuis trois ans sur le phénomène qui frappe particulièrement, du fait des courants, les localités qui entourent la baie de Saint-Brieuc. Son ouvrage raconte, de manière très pédagogique, comment les autorités ont d’abord refusé de regarder le problème en face. « Les élus ont longtemps été dans le déni, car ils craignaient les retombées négatives en termes de tourisme », relève l’auteur. Mais le phénomène ne peut plus être ignoré. « Les mouvements écologistes locaux ont beaucoup fait pour aider à cette prise de conscience », note Inès Léraud. La France a ainsi été condamnée en 2004 par la Cour de justice européenne pour ne pas avoir identifié comme « zones sensibles » les baies de Douarnenez, de Concarneau et de Vilaine, dans le golfe du Morbihan, ainsi que la rade de Lorient et l’estuaire de l’Élorn. La justice française a également sanctionné l’inaction de l’État en la matière.

Le sujet est un enjeu de santé publique. Depuis la première marée verte, observée en 1971, un peu plus à l’ouest, à Saint-Michel-en-Grève, près de Lannion, les marées vertes sont soupçonnées d’avoir provoqué la mort de quatre personnes. Dernier cas en date, le décès suspect d’un ostréiculteur de 18 ans, samedi dernier, dans la baie de Morlaix. Lorsqu’elles sont échouées sur la grève, les algues vertes, qui ressemblent à une sorte de laitue marine, émettent, en effet, un gaz toxique en pourrissant. Cet hydrogène sulfuré (H2S), dont l’odeur d’œuf pourri empeste les vasières du Morbihan où les algues ne peuvent pas toujours être enlevées, pourrait être à l’origine de très nombreuses intoxications. « J’ai récolté beaucoup de témoignages qui me laissent penser que la disparition de nombreux pêcheurs à pied n’est pas due aux seuls courants. De même, on me rapporte beaucoup de maladies respiratoires chroniques qui pourraient être imputées à l’H2S », pointe Inès Léraud.

Les éleveurs de porcs pointés du doigt

L’origine du problème est clairement identifiée. Depuis un rapport rendu par l’Ifremer en 2003, il est établi que la prolifération de l’espèce Ulva armoricana(que l’on retrouve dans toute la région) et de sa cousine l’Ulva rotundata (qui se développe surtout dans le sud de la Bretagne) est directement liée à l’augmentation des concentrations d’azote dans l’eau de mer. « C’est l’une des conséquences de la hausse exponentielle des taux de nitrate constatés dans nos cours d’eau depuis une génération », pointait, dès 2007, le réseau Cohérence, qui rassemble plus d’une centaine d’associations environnementales. Or, les analyses, effectuées à l’initiative de l’association Eau et Rivières de Bretagne (qui fête cette année ses 50 ans) révèlent que ces taux ont été multipliés par sept en trente ans. Ils dépassent, en une vingtaine de points de la région, le plafond de 50 mg/litre édicté par l’Union européenne en 1975.

Pointés du doigt par nombre d’associations écologistes, les éleveurs de porcs bretons se refusent à assumer seuls la responsabilité de cette pollution. « Les éleveurs ont bon dos dans cette histoire de nitrates. La filière porcine n’est pas seule en cause. Les défaillances des stations d’épuration des collectivités dont la population explose littéralement l’été ne sont pas sans peser aussi sur la qualité des eaux », riposte-t-on à la Fédération nationale porcine. Il est vrai que le lisier de volaille et les engrais utilisés dans la culture du maïs ou du blé d’hiver contribuent, eux aussi, à la pollution par les nitrates.

L’encadrement réglementaire de plus en plus strict des épandages de lisier et la mise en place des systèmes de litières organiques visant à protéger les nappes phréatiques dans les élevages hors-sol avait permis de diminuer depuis dix ans, les rejets d’azote dans l’eau. Et depuis les grosses marées de 2010, les marées vertes tendaient à diminuer. « Mais la canicule que nous avons connue en juin a été propice aux marées vertes », relève Inès Léraud, qui se réjouit que les séances de signature auxquelles elle participe dans la région permettent de libérer la parole.

https://www.lepoint.fr/societe/ces-algues-vertes-qui-empoisonnent-la-bretagne-depuis-1971–09-07-2019-2323540_23.php

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